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En ce temps-là, il n'y avait que deux villages humains dans le monde : Angomado et Daramin. L'aventure commençait au sein de l'un de ces deux villages.

Au début, en tant qu'enfant, livré à soi-même, il s'agissait surtout de trouver sa nourriture : en la mendiant, en la volant, en la ramassant dans la forêt, ou en se rendant utile. Mais le comportement de la plupart des enfants était complètement insensé, j'en étais effarée : certains s'attaquaient sans raison à n'importe qui ; d'autres se laissaient mourir de faim, ou partaient dans la brousse pour ne jamais revenir.

J'étais une petite fille indépendante, prudente et alerte, et restais autant que possible à proximité du village ou d'adultes fiables qui me protégeaient sans vraiment le vouloir.

Un matin, tandis que j'étais seule dans les bois à cueillir des baies sauvages, je fus attaquée par une sorte de petit ours. Je n'étais pas assez forte pour le combattre, et mon premier réflexe fut de détaler ; comme il me talonnait, je grimpai à un arbre. La créature resta au pied de l'arbre, les babines retroussées. Soudain, une flèche jaillit et tua mon tortionnaire. «Imprudente, tu te promènes comme ça, sans armes ? Descends de là, on va te faire un arc !»

C'est ainsi que je fis la connaissance de Nicki, une fille à peine plus âgée que moi. Depuis ce jour-là, nous fûmes inséparables. Elle me raconta comment un guerrier lui avait appris à confectionner des arcs et des flèches en échange d'une certaine essence de bois qu'elle allait chercher dans un coin secret. Elle avait aussi découvert que la peau d'un certain serpent, séchée et découpée en fines lanières, pouvait faire de solides cordes pour nos arcs. Dans une autre vie, j'avais déjà vaguement pris connaissance de toutes ces choses, mais je fus néanmoins épatée par la vitalité et la débrouillardise de Nicki.

Nous passions le plus clair de notre temps dans la forêt. Elle m'apprit des techniques de chasse et je devins assez habile au tir à l'arc. En retour, je lui enseignai quels fruits, racines et champignons étaient comestibles. Nous découvrîmes des étangs regorgeant de poissons, mais ne trouvâmes aucun moyen de les attraper. Nous rentrions toujours au village avant le coucher du soleil, car il était bien connu que de terribles monstres rôdaient la nuit dans la cambrousse.

Étonnant comme le temps passait vite : j'eus bientôt mes premières règles. Cela signifiait que je pouvais désormais avoir des enfants, mais je décidai d'attendre d'avoir une meilleure situation. Plus tard, les habitants de mon village instaureraient un rituel initiatique selon lequel les jeunes atteignant la maturité sexuelle devraient passer la nuit dans la forêt pour y affronter leurs propres peurs. Je n'en fis pas l'expérience dans cette vie-là, mais je pris part à un affrontement tout aussi marquant.

Au fil des rencontres, Nicki et moi nous étions peu à peu entourées d'un petit groupe de jeunes chasseurs : Aaan, Toru, Fighter et Zoophile. Ensemble, nous nous sentions assez forts pour nous aventurer dans des contrées jusqu'ici quasiment inexplorées.

Lors de l'une de ces expéditions, en longeant un torrent vers l'amont, nous tombâmes sur une magnifique chute d'eau ; après avoir gravi la falaise qui la surplombait, nous trouvâmes un nouveau plateau à partir duquel nous pouvions admirer un superbe panorama sur la forêt que nous venions de traverser.

«Il paraît que c'est derrière ce volcan que se trouve la citadelle», indiqua Fighter.

«Qui t'a parlé d'une citadelle ?», demandai-je.

«Plusieurs enfants du village voisin, avec qui j'ai parlé, disent avoir aperçu une citadelle au loin, mais ils sont morts avant d'y arriver.»

«Ils ont rêvé. Il n'existe pas de citadelles.»

«C'est quoi ce bruit ?»

Juste derrière nous, une bande d'humanoïdes noirs venait de sortir des fourrés. Ils étaient de grande taille et je fus étonnée de constater qu'il ne s'agissait pas des bandards. Ils ressemblaient à de grands gorilles bipèdes, manifestement carnivores d'après leurs dents pointues. Je n'avais encore jamais vu cette espèce et soupçonnai que ceux d'en-haut nous les avaient envoyés comme une sorte de test. Il y eut un bref moment de stupeur où les deux troupes se jaugèrent, et durant lequel Nicki et moi plongeâmes au sein d'un buisson : c'était devenu un réflexe automatique face au danger. Les gorillas, armés de grosses haches, attaquèrent nos compagnons. Tout se passa très vite. Tandis que les deux flèches que nous avions décrochées depuis notre cachette abattaient l'un des assaillants, les autres s'en prirent à Toru et Aaan, qui furent forcés de se défendre au corps-à-corps ; Fighter et Zoophile, qui se trouvaient à l'arrière, prirent la fuite, les lâches ! Ma deuxième flèche atteignit un ennemi à l'épaule, ce qui permit à Aaan de lui infliger un coup mortel au crâne. Toru se battait vaillamment, mais il était débordé à trois contre un ; prenant blessure sur blessure, il tint pourtant assez longtemps pour que ses assaillants se retrouvent criblés de flèches et se fassent finalement achever par la lance d'Aaan. Les cadavres de six gorillas jonchaient le sol. «Got them !» s'écria Nicki. «Allons récupérer nos flèches.»

«Ça va Toru ?» m'enquis-je.

«...»

«Il est gravement blessé, c'est tout juste s'il tient debout !»

Nous le traînâmes tant bien que mal jusqu'au village, non sans avoir au préalable découpé quelques morceaux de viande de choix et récupéré quelques-unes des armes de nos victimes ; si les deux autres abrutis ne nous avaient pas abandonnés, nous aurions pu en emporter beaucoup plus. Ils recevraient de nos nouvelles, ceux-là ! Fighter fuit la bagarre et Zoophile a peur des singes : une vilaine réputation de poule mouillée leur collerait désormais à la peau.

Philippe Mermod 2009-12-23