- On a réussi ! s'écria une voix triomphante dans mon oreille gauche. Je me suis engouffrée dans la brèche et j'ai repris le contrôle total ! Félicitations, Cynthia, il n'y a vu que du feu !
J'étais en train de regarder bêtement l'écran devant moi, qui ne montrait plus rien. L'exclamation victorieuse de Jarmi me fit l'effet d'une douche froide. Je me rendis compte que j'étais nue, assise à côté de Fassin, nu lui aussi ; il était resté hébété face à son écran noir.
Il sembla reprendre ses esprits. Ses yeux se focalisèrent sur la surface de l'écran. Sa réaction fut si soudaine et d'une telle violence que je poussai un cri d'effroi, mon coeur bondissant dans ma poitrine : il saisit l'écran de ses deux longues mains, l'arracha rageusement à ses câbles et le fracassa contre le mur. L'autre écran et le laptop suivirent bientôt la même trajectoire et subirent le même sort : ils volèrent en éclats lors de l'impact. Fassin se tenait debout, tous les muscles de son corps contractés à l'extrême. Une horrible grimace déformait son visage. Ses lèvres tremblantes s'étaient retroussées, découvrant ses canines ; des rides s'étaient formées autour de son nez ; et ses sourcils cachaient presque complètement ses yeux, devenus deux petits brasiers.
Je me tenais complètement immobile, osant à peine respirer, tandis que mon coeur battait à tout rompre. C'était comme se retrouver enfermée dans une cage en compagnie d'un ours en furie : le moindre mouvement, le moindre bruit de ma part aurait attiré son attention sur moi et m'aurait condamnée à un sort que je n'osais même pas imaginer.
Mais l'expression de son visage se transforma. Ses yeux restèrent plissés et sa bouche resta entrouverte ; mais la colère s'effaça peu à peu pour faire place au désarroi, puis au désespoir. Ses traits retombèrent, ses muscles se relâchèrent, et tout son corps s'affaissa. Il tomba à genoux, les bras ballants, la poitrine secouée de hoquets. Il me regarda, et la détresse indescriptible que je lus dans son regard était si profonde, si fondamentale, que je sus que je ne pourrais jamais vraiment la comprendre ; jamais je ne serais capable de soutenir un tel poids, je ne pourrais même pas m'en approcher sans me perdre moi-même.
Je rassurai Jarmi que tout allait bien et éteignis mon portable. Je fis alors ce qui me parut évident : j'accueillis Fassin dans mes bras. Son malheur éclata comme un barrage qui se romp. Ses sanglots s'écoulèrent en un torrent de larmes, entrecoupés de cris de détresse et de paroles inintelligibles. Je le pris par la main et le guidai jusqu'à son lit ; il se laissa mener comme un enfant abandonné. Une fois allongé, il enfouit son visage entre mes seins et resta là longtemps, très longtemps, déversant toutes les larmes de son corps et toute la misère du monde, pendant que je lui caressais les cheveux et lui murmurais doucement quelques paroles de réconfort. Les hoquets se firent de plus en plus espacés, et il finit par s'assoupir. Je me dégageai délicatement et le couvris ; il était profondément endormi. Je me levai et allai ouvrir la fenêtre. Je me dis qu'il avait probablement une énorme quantité de sommeil à rattraper.
Je rassemblai mes vêtements, m'habillai, et sortis. Dehors, il faisait nuit. Une pluie fine s'était mise à tomber. L'idée d'aller m'enterrer dans les stations de métro me rebuta ; je décidai donc de prendre le bus. Le voyage fut calme et méditatif. Tandis que le bus était arrêté à un feu rouge, je crus apercevoir mon mari qui marchait à grands pas sur le trottoir. Le bus redémarra et je me retournai. Pas de doute : je reconnus le parapluie d'Hérald. Que faisait-il si loin de l'hôpital ? Peu importait, finalement ; il n'était pas encore rentré, cela m'éviterait de donner des explications à ma propre absence.
Le lendemain, Fassin ne vint pas travailler, ni les jours suivants. Nous organisâmes une réunion spéciale, durant laquelle Jarmi et moi reportâmes les faits dont nous avions connaissance. Notre récit donna l'impression d'une action concertée lorsque j'avais provoqué le crash en guidant l'avatar de Fassin en-dehors des limites du monde d'Ancestor. Semona nous apprit qu'elle avait reçu la démission de Fassin ; il avait sous-entendu qu'il quittait carrément le pays. Elle nous félicita. Nous avions sauvé la réputation de la boîte, car tout ce que les joueurs avaient retenu des événements de mercredi soir, c'était une panne momentanée du système de communication, suivie d'une éruption volcanique. Rien de bien inhabituel, en somme ; certains prétendaient avoir aperçu un dragon, mais ils n'étaient pas pris au sérieux.
Durant les semaines qui suivirent, il ne s'avéra pas nécessaire de trouver un remplaçant. Les responsabilités de Fassin retombèrent surtout sur les épaules de Madan et Argus. Ancestor se tenait solidement sur ses bases, et comme Za-ham ne s'était pas encore lancée dans un nouveau projet, globalement, la quantité de travail diminua.
Peu de temps après, je réalisai tout d'un coup que mes règles avaient deux semaines de retard.
Philippe Mermod 2009-12-23