Je restai interdite. Puis la colère monta en moi. Comment osait-il s'approprier mon image pour nourrir ses phantasmes, et épancher sa soif de possession ? Il aurait mieux fait de s'acheter une poupée gonflable. Mais elle ne lui aurait pas donné de princes...
Pendant ce temps, Jarmi se faisait de plus en plus insistante au téléphone.
- Cynthia ? ...Cynthia, tu es toujours là ?
- Oui !
- Je ne sais pas comment il a fait, il a réussi à faire planter tout le système. J'ai été obligée de redémarrer.
- Oui, ça a planté ici aussi.
- L'homme, on aurait dit Fassin. Il se pourrait qu'il soit derrière tout ça.
- C'est Fassin. Tu peux en être certaine.
- Écoute, je ne sais pas ce qu'il mijote, mais on ne peut pas le laisser faire !
- Il sait à présent que nous l'avons démasqué. Je crains ne pire...
- Attends... ça y est, je peux déjà me connecter. Allons voir du côté de la citadelle... Krishna !
- Quoi ? Tu vois quelque chose ?
- Des créatures sortent du néant... des hommes-singes, de grands oiseaux noirs... par dizaines, par centaines ! Ils se dispersent dans toutes les directions !
- Il pète les plombs !
- Il faut retrouver la citadelle, mais comment ?
- Anokia !
- C'est quoi, Anokia ?
- En tant qu'administrateurs, nous pouvons intégrer n'importe quel avatar, n'est-ce pas ? À condition d'en connaître le pseudo... Anokia, c'est la femme du cachot qui était en train de se laisser mourir.
- Oui, bien sûr ! Cynthia, tu es géniale ! Anokia... en effet, cet avatar existe... Ça y est ! Je suis dans la citadelle ! Je fais d'Anokia un fantôme, mais cette fois-ci il s'agira de rester sur ses gardes.
- Jarmi, j'aimerais tenter quelque chose.
- Propose.
- Je vais me rendre chez lui. Peut-être qu'il y a moyen de le raisonner.
- Essaie déjà de téléphoner !
- Bonne idée, j'essaie à partir de mon portable... mais c'est quoi, son numéro, au fait ?
- Je n'en sais rien ! Là, je suis remontée dans la cour... elle est déserte !
- Écoute, le temps presse. J'essaierai de l'appeler depuis le métro. Si ça ne marche pas, j'irai carrément sonner à sa porte. Dans tous les cas, je te rappelle.
- D'accord.
- Alors à tout de suite.
Deux minutes plus tard, je me tenais, essoufflée, sur le quai du métro. Je connectai mon téléphone portable à Internet et consultai un annuaire électronique. Je trouvai le numéro de Fassin et le composai au moment même de franchir la porte. Le métro démarra, la tonalité retentit, mon coeur pulsa. Une voix me pria de laisser un message. Que pouvais-je dire ? «Ne fais pas de connerie» ? Comment le prendrait-il ? Je raccrochai sans laisser de message et rappelai Jarmi.
- Il ne répond pas. Ça progresse de ton côté ?
- Le salaud a failli m'avoir en bannissant toutes les adresses IP des ordinateurs du bureau ! Mais j'ai eu le temps de m'enregistrer à partir de mon laptop et de lancer un script qui a bloqué les bannissements. Le bon point, c'est que je crois qu'il n'a pas encore découvert que j'ai intégré la peau d'Anokia : je l'ai protégée par un patch spécial qui la rend invisible même aux autres administrateurs. Là, apparemment, il est en train de rassembler ses soldats et ses mages. Il y a un grand feu bleu suspendu en l'air.
- Ah oui ? répondis-je d'une voix absente.
Elle continuait à me raconter ce qu'elle faisait, mais je n'écoutais qu'à moitié. La voix de Jarmi émanant des écouteurs de mon portable, le bruit électrique et métallique du métro, le brouhaha des passagers, tout se mêla, se brouilla, se fit distant, et sembla former une musique de fond accompagnant la danse des lumières qui défilaient à toute vitesse. Je ne conserve aucun souvenir de ma sortie du métro, ni de ma promenade jusqu'à l'appartement de Fassin ; j'accomplis tout cela comme une somnambule. Arrivée devant sa porte, j'avançai machinalement ma main vers la sonnette, et ce fut à ce moment-là que je revins à mes esprits, essayant tout d'un coup de me remémorer ce que j'étais venue faire ici. J'avais toujours Jarmi au bout du fil.
- Je suis devant chez lui, lui dis-je à voix basse. Je fais quoi ?
- C'est fermé à clé ?
- Je ne sais pas...
Je poussai tout doucement la poignée de la porte et elle s'entrouvrit.
- C'est ouvert. J'entre.
- Attends...
Trop tard, j'étais déjà à l'intérieur. Il y faisait chaud. L'appartement sentait le renfermé. Il était beaucoup plus en désordre que la dernière fois que j'y étais venue : des cartons de pizza étaient empilés près de l'entrée, des vêtements traînaient par terre et sur des chaises, et des papiers s'entassaient sur la table de la cuisine. Sans bruit, j'ôtai mon manteau et mes chaussures. Je conservai un écouteur dans une oreille, avec le portable toujours dans ma main et le fil dissimulé dans ma chevelure.
J'aperçus Fassin. Il était dans sa chambre, assis devant son ordinateur, en train de taper très vite sur le clavier. Il était entièrement nu. Sur sa gauche, une chaise vide.
Il faisait vraiment chaud. Je ne comprends pas ce qui guida mes gestes : j'avais l'impression de jouer une scène maintes fois répétée. Je savais exactement ce que j'avais à faire. Sans le moindre trac, sans gêne, je me déshabillai complètement et allai prendre place auprès de lui. Les yeux rivés à l'écran et les doigts jouant toujours sur le clavier, il déclara :
- Te voilà enfin. Il était temps. Prépare-toi, le moment est venu.
Devant lui se trouvaient deux écrans, et devant moi, un laptop. L'écran sur lequel Fassin portait son regard fiévreux était parsemé de diverses fenêtres : des terminaux et des fichiers texte. Dans mon écouteur, Jarmi m'expliquait à voix basse qu'il lui avait interdit tout accès aux niveaux supérieurs de manipulation des données d'Ancestor, ce qui la limitait à observer, impuissante. Les fichiers de programme source étaient bloqués par plusieurs couches de protection cryptée. Mais Jarmi pensait avoir découvert une brèche du côté du système de communication instantanée : un bug, à vrai dire, dont seulement elle et moi avions connaissance, que nous avions négligé, et qui pourrait à présent être tourné en notre faveur.
L'autre écran affichait une scène étrange : des guerriers et des guerrières en armure, montés sur des tigres, loups et ours géants, se tenaient en cercle en bordure d'un cratère fumant. Je reconnus la femme à la tête de cobra et repérai d'autres personnages à l'accoutrement fantastique : probablement des princes et des chefs de guerre. Du centre du cratère incandescent émanait une lumière rouge. Fassin se tenait juste au-dessus, suspendu entre feu et ciel. De son sexe dressé émanait une intense aura indigo. Il avait les bras écartés et la tête rejetée vers l'arrière. Devant lui flottait le corps allongé d'une jeune femme nue, entouré d'une faible aura bleue. Elle semblait inerte. Ses longs cheveux blonds flottaient tout autour d'elle.
Sur l'écran du laptop, la même scène était vue d'en-haut, avec la femme au centre ; son visage aux yeux clos n'était autre que le mien.
Tandis que Fassin continuait à s'affairer, je consultai l'historique des messages échangés durant les dix dernières minutes. Cela donnait à peu près ça :
«Qu'est-ce qu'on attend ? Ne partons-nous pas en guerre ?»
«Mais non, le Maître l'a bien dit, nous attendons la descente de la Déesse.»
«Mais ça fait longtemps qu'il possède sa femelle.»
«C'était une fausse, une imposture.»
«Ce n'était que son enveloppe. Il a chassé l'âme qui l'habitait et invoque à présent la Déesse.»
«Quel besoin avons-nous d'une Déesse ? Nous sommes prêts ! Conquérons les Terres d'Ancestor !»
«La ferme !»
«Le Maître a besoin de concentration je suppose. Il paraît que d'autres Dieux s'opposent à ses plans.»
«Je n'y comprends rien.»
«Bon, moi, je retourne à ma pizza.»
«lol.»
«C'était quoi ce tremblement ?»
«Il se mène une sorte de combat invisible ?»
«Putain, je m'en fous, je veux de l'action !»
Soudain, Fassin se tourna vers moi. Ses yeux ne regardaient pas, ils étaient hallucinés, obnubilés.
- Qu'est-ce que tu attends ? Mes hommes s'impatientent.
- C'est que...
- Ne t'inquiète pas de Jarmi : elle est hors d'état de nuire. Elle n'a pas la clef du local où se trouve le cluster. Fais ce que tu as à faire.
- Je...
- Maintenant !
J'avançai une main hésitante vers la souris du laptop. Les câbles s'emmêlaient et allaient se perdre derrière les meubles, hors d'atteinte ; peu importait. Mon avatar était seulement endormi, il me suffisait de le réveiller. J'ouvris les yeux, et mon aura se fit claire et intense. Je me redressai lentement. L'armée rassemblée autour de moi se mit à m'acclamer. Une énergie effrayante m'anima, monta en moi comme le souffle d'un brasier bleu, soulevant ma chevelure au-dessus de ma tête.
La femme-cobra, jalouse, émit une parole méprisante. Je réagis au quart de tour : je tendis mon bras devant moi, visai, et libérai un rai d'énergie qui la transperça de part en part. Les morceaux désarticulés de son armure s'éparpillèrent ; son casque, qui contenait toujours sa tête décapitée, tomba dans la lave et disparut. «Je suis votre Maîtresse, proclamai-je à l'adresse des autres. Je vous guiderai vers la gloire.»
- Je vais bientôt lancer mon attaque, annonça Jarmi. Continue à les occuper.
Je désignai Fassin. «Voici mon Élu. De notre union cosmique naîtra une lignée nouvelle, une race aux pouvoirs supérieurs.» Ce disant, je m'avançai vers lui et le chevauchai. Nos bassins s'entrechoquèrent. Je le fis entrer brusquement en moi. Nos auras se mêlèrent et se muèrent en une lumière blanche, aveuglante.
Je m'étais attendue à des réactions de la part de la galerie, mais c'était le silence complet, même sur la messagerie écrite. Le moment me semblait approprié pour énoncer une prophétie, mais ma voix ne portait plus dans le monde d'Ancestor. Je tapai quelques mots ; ils n'apparurent pas à l'écran.
- La messagerie est morte, constatai-je.
- Génial, s'écria Jarmi, ça a marché !
- Quoi !? s'exclama Fassin. Ce n'est pas possible !
Après avoir parcouru en vitesse quelques fichiers, Fassin poussa un juron, suivi d'un rugissement.
- Elle a carrément corrompu tout le répertoire ! Pas moyen de réparer ça dans l'immédiat.
- Eh oui, mon joli, dit Jarmi sans qu'il ne puisse l'entendre. Privé de communication, tu auras du mal à mener ton invasion.
Pendant ce temps, le chaos s'installait peu à peu parmi les guerriers et les guerrières. Muets, ils se mirent à remuer à droite et à gauche et à se bousculer les uns les autres ; certains tombèrent même dans le cratère ; d'autres dégringolèrent le long des flancs du volcan.
- De toute façon, déclara soudain Fassin, nous n'avons pas besoin de cette bande de crétins...
Il sembla avoir une idée ; une lueur apparut dans ses yeux et un demi-sourire vint tordre les commissures de ses lèvres. Il reprit son tapotement frénétique sur le clavier.
Un grondement sourd se fit entendre peu de temps après. Nos deux avatars-dieux étaient toujours enlacés, au centre d'une boule de lumière bleue. Le sol trembla ; tout le paysage sembla subir de violentes secousses. Ce fut la panique au sein de l'armée de Fassin, qui s'éparpilla en débandade sur les pentes du volcan.
Soudain, une première explosion. Des pierres incandescentes furent propulsées vers le ciel et retombèrent en une pluie de feu. Une deuxième explosion déchira les bords du cratère et libéra la lave, qui s'écoula en longues traînées ardentes, liquéfiant tout sur son passage. Depuis notre boule d'aura protectrice, nous contemplâmes la progression du feu ; il n'épargna rien ni personne, pas même la citadelle qui, à quelques centaines de mètres de là, fut ruinée en quelques instants.
- Regarde, ce n'est pas fini, dit Fassin.
Le cratère sembla s'élargir encore, tel une immense gueule qui s'apprêtait à engloutir le ciel. Le sol tremblait toujours. Le magma bouillonnait au centre du volcan, et une forme commença à se profiler à sa surface, comme sortie des entrailles de la Terre. Lentement, une immense créature émergea de la matière en fusion. Son long cou étincelant d'un beau vert émeraude se redressa gracieusement, et ses ailes se déployèrent, se soulevant au-dessus de nos têtes. La tête du dragon, ornée de cornes en spirale et dont la gueule aurait facilement été capable de nous engloutir d'une seule bouchée, se tourna vers nous. La créature poussa un cri strident et nous regarda de ses yeux reptiliens. «Viens, me dit Fassin, il nous obéira.»
Nous grimpâmes sur le dos du dragon. Purs et rayonnants, nos cheveux au vent, nous ne faisions qu'un avec la puissante créature. Après quelques formidables battements d'ailes, nous prîmes notre envol ; les pattes du dragon, dotées d'énormes griffes, se replièrent sous son ventre ; sa longue queue ondula majestueusement derrière nous lorsque nous prîmes de l'altitude.
Les terres d'Ancestor m'apparurent comme je ne les avais jamais vues auparavant. Elles défilaient devant nous, magnifiques, fertiles et verdoyantes, s'étendant jusqu'à l'horizon.
Au loin, un rassemblement d'oiseaux attira mon attention. Je commandai au dragon de se diriger dans cette direction. Les grands oiseaux noirs, de la même sorte que ceux que j'avais combattus lors de mon expédition vers la citadelle, tournoyaient au-dessus de la prairie. En survolant la scène, je compris qu'un petit groupe d'hommes et de femmes était attaqué, non seulement par les grands volatiles, mais aussi par des gorillas qui les encerclaient et resserraient impitoyablement l'étau. Avec un choc, je reconnus Nicki : elle se défendait vaillamment, mais ses flèches commençaient à s'épuiser.
Ma colère fut terrible.
Le dragon ouvrit la gueule et un feu dévastateur sortit du fond de sa gorge. En un instant, les oiseaux furent réduits en cendres. Puis, il se posa près des gorillas et les écrasa un à un sous ses puissantes pattes ; il en attrapa quelques-uns dans sa gueule et les dévora.
Nicki me regarda, estomaquée. «Waow !» dit-elle, «Alors ça, c'est épatant !»
D'un signe impérial, j'ordonnai à ma monture de reprendre son envol.
«Assez joué !» déclara Fassin. «Allons leur annoncer la nouvelle. Dirigeons-nous vers le village d'Angomado.»
Cela me tenta, mais une petite voix intérieure m'incita à ne pas me plier entièrement à sa volonté. Peut-être bien que notre destin était tout autre. Ou peut-être voulais-je seulement faire durer le plaisir.
«Attends,» dis-je, «Accomplissons notre vol nuptial. Contemplons ensemble notre monde, et savourons sa grandeur.»
Je nous fis prendre de l'altitude ; nous nous élevâmes vers les cieux en une grande spirale, toujours plus haut, jusqu'à ce que le monde d'Ancestor nous apparaisse comme un continent aux tons verts et beiges, posé dans le vaste océan. J'eus bientôt la certitude que nous allions toucher le Soleil. Alors, par ce contact suprême, plus rien n'aurait d'importance : en nous unissant à l'Absolu, dépouillés de toute substance, notre gloire serait totale.
Philippe Mermod 2009-12-23