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Il fallait que je prévienne les autres au plus vite. Tout se bousculait dans ma tête. Cela n'avait aucun sens et je n'étais pas suffisamment posée et claire d'esprit pour démêler les fils de cette énigme. Je me rendais pourtant bien compte qu'il se passait des choses graves et que le situation risquait de dégénérer de manière incontrôlable.

Un bref regard à la fenêtre m'apprit que l'heure était déjà avancée : la nuit tombait. C'était toujours déboussolant de revenir à la réalité. Voilà bien six ou sept heures que j'étais plongée dans le jeu, ce qui paraissait à la fois très long et très court, étant donné que dans le jeu, j'avais vécu une journée et une nuit entières. Où était Hérald ? Avec un effort presque physique, je fouillai dans mes tiroirs-souvenirs ; oui, il me semblait bien qu'il m'avait dit qu'il serait en service de nuit.

Mais il y avait autre chose. Quelque chose d'urgent qu'il fallait que je fasse, c'était quoi, déjà ?... La citadelle ! Prévenir les autres ! Mais ils devaient être rentrés chez eux, ils devaient être fatigués après les bains chauds, je n'allais tout de même pas les déranger... Cela suffirait-il de leur envoyer un email et attendre le lendemain ? Mais qu'allais-je faire entre-temps, dans mon cachot ?

Je décrochai le téléphone et à tout hasard, en désespoir de cause, je composai le numéro du bureau. Je fus surprise d'entendre la voix de Jarmi.

- Allô ?

- Jarmi ! C'est Cynthia ! Il y a un problème !

- Il est arrivé quelque chose ?

- Oui, euh, non, c'est sur Ancestor, il y a une citadelle bizarre, et des gens en armure avec des pouvoirs et...

- Attends, calme-toi et raconte-moi ça depuis le début.

Je pris une grande inspiration et commençai mon récit invraisemblable : les rumeurs qui circulaient sur le forum, mon expédition vers les montagnes, la gardienne de la citadelle. Lorsque j'eus terminé, elle réfléchit un moment et déclara :

- Écoute, je ne vois que deux possibilités : soit un génie est parvenu à infiltrer notre système et à en maîtriser toutes les subtilités, soit c'est l'oeuvre de l'un d'entre nous.

- Mais c'est impossible !

- Toute ton histoire est impossible ! Mais elle est vraie, n'est-ce pas ?

- Oui... mais qui... ?

- C'est ce qu'il nous faut découvrir ! Si on a de la chance, il ne se doute encore de rien, et nous pourrons le surprendre. Là, pendant que je te parle, j'ai amené mon fantôme à l'endroit que tu as décrit : derrière le volcan, tu as dit ?

- Oui. Est-ce que tu vois la citadelle ?

- Non, mais je vois la petite maison. Personne aux alentours. Si, attends... La vieille femme dont tu parlais, maintenant elle s'avance vers la maison, mais l'instant d'avant elle n'était pas là ! Comment a-t-elle pu apparaître ?

- Elle vient peut-être de sortir de la citadelle, qui est invisible.

- Attends, je vais inspecter l'endroit... non, il n'y a rien. Mais toi, tu es dans la citadelle, maintenant ?

- Oui, dans un cachot. Je partage une cellule avec une femme inerte à moitié morte de faim, et un petit enfant qui court partout.

- Son âme l'a désertée... et l'enfant, cela doit être le sien, dirigé par un AI.

- Attends, là il se passe quelque chose. Un homme vient d'entrer dans la cellule, il me parle.

- C'est quoi le mot de passe pour ton avatar ? Je peux y accéder depuis ici !

- Ah oui, bonne idée : c'est Cynthia1, avec mot de passe t-r-i-s-t-o-u-n-e.

- Ça marche ! Je vois par tes yeux et entends par tes oreilles. Effectivement, sur la carte, nous sommes bien au même endroit, près de la petite maison... c'est incroyable !

Pendant ce temps, le garde du cachot continuait à m'insulter :

«Salope, tu es comme l'autre, tu ne réponds pas ! Mais avec Anokia, au moins, il y avait un peu de résistance au début. Sinon c'est pas drôle !»

Il me frappa.

«T'es partie ou tu fais la sourde ?»

Il me frappa encore.

- Laisse-le faire, on s'en fiche, dit Jarmi. Tant qu'il ne te tue pas...

Le garde arracha mes vêtements et me viola. Ce ne fut pas long : il me laissa par terre dans un recoin du cachot et sortit, verrouillant la porte derrière lui.

- Écoute, dit Jarmi, je vais te rendre invisible et immatérielle. On va explorer un peu cette mystérieuse citadelle.

Comment n'y avais-je pas pensé ? En tant que développeurs, nous avions la possibilité de jouer des fantômes. Aussitôt cette option enclenchée, je me mis à passer au-travers des murs. Il y avait là un véritable dédale de souterrains presque déserts.

- Monte à la verticale, suggéra Jarmi. C'est la touche $j$, comme pour sauter.

J'amenai mon fantôme aux étages supérieurs, débouchant sur une grande cour intérieure où des guerriers s'entraînaient au combat. Ils avaient fière allure : plus grands que la moyenne et avec des muscles impressionnants, et de longues épées qu'aucune des forges rudimentaires d'Ancestor n'aurait été capable de produire. Nous passâmes par une grande porte et pénétrâmes dans une immense salle à manger. Des servants s'affairaient à débarrasser les restes d'un festin. L'un d'entre eux avala un morceau de viande en douce, et se fit violemment réprimander par une autre servante : «Tu es fou, s'ils te voyaient, tu sais quelles seraient les conséquences pour nous tous ! Ces restes sont pour les vargs des princes !»

- Ce ne sont pas des AIs ! s'exclama Jarmi. Il y a ici tout un petit monde à part ! Je n'arrive pas à y croire.

- Allons voir qui sont ces "princes" !

- Oui, il faut probablement trouver la plus haute tour, ou quelque chose comme ça. Revenons sur nos pas.

Depuis la cour, en levant les yeux vers le ciel, nous pouvions apercevoir plusieurs tours : l'une d'entre elles était plus haute et majestueuse que les autres.

- C'est sûrement là que nous trouverons le "maître", dis-je.

- Je suis en train d'analyser les paramètres de l'objet-citadelle. Cette construction est extrêmement complexe...

Je fis voler mon avatar invisible et eus bientôt un magnifique panorama sur la citadelle élancée ainsi que les montagnes qui l'entouraient. La tour centrale s'élevait jusqu'à des hauteurs vertigineuses, elle dépassait même les monts enneigés. Juste avant le sommet, elle s'élargissait. J'entrai par la grande fenêtre d'un salon meublé de manière somptueuse. Une femme enceinte en haillons était à quatre pattes, en train de récurer le parquet. Son dos portait des marques rouges de flagellation.

- Jarmi ! Regarde, je rêve, ou c'est Semona ?

- Krishna tout puissant ! Tu as raison, c'est son portrait exact !

Depuis la pièce où nous nous trouvions, il y avait une porte ouverte qui donnait sur un escalier en colimaçon, et une autre porte fermée. Je décidai d'aller voir ce qu'il y avait derrière et passai au-travers. J'entrai dans une magnifique chambre à coucher. Sur le lit en baldaquin, un couple faisait l'amour. En observant la scène plus attentivement, je remarquai que la femme était attachée : elle avait les poings liés au-dessus de sa tête, et des cordes nouées à ses chevilles la forçaient à écarter les jambes. L'homme était grand avec une généreuse chevelure noire ondulée qui lui retombait sur les épaules. Il la montait énergiquement, tout en proférant des paroles du genre : «Tu es à moi, tu es mienne, tu m'obéis...»

En m'approchant, je parvins à mieux distinguer les détails du visage de la jeune femme. Ses traits semblaient exprimer à la fois la souffrance et l'extase. En cet instant irréel, je la reconnus. Je fus paralysée par le choc, au point de ne même plus entendre les exclamations de Jarmi. L'homme avait cessé ses mouvements. Lentement, imperceptiblement, il tourna la tête dans ma direction. Son regard, ce terrible regard qui ne m'était pas étranger, creva l'écran pour me transpercer. Soudain, tout se brouilla et s'immobilisa.

Philippe Mermod 2009-12-23