1

Tout a commencé le jour où mon mari Hérald a obtenu un poste important à l'étranger, dans un hôpital de la ville de Farente. Nous avons décidé de quitter la France à condition que je trouve également du travail dans la même ville. J'entamai aussitôt la recherche d'un emploi ; j'avais à mon actif une bonne formation d'ingénieure informaticienne, ainsi que de l'expérience dans le développement de logiciels éducatifs.

C'est ainsi que je tombai sur la page Internet de l'entreprise de développement de jeux vidéo Za-ham, justement basée à Farente. Ils annonçaient un poste vacant, précisant qu'ils voulaient une femme pour des raisons d'équilibre entre les sexes. La page de présentation de l'équipe exhibait les photos de trois femmes et quatre hommes. Ces visages dégageaient quelque chose de frais et léger, tout en donnant une forte impression de compétence. Un autre détail dont je n'ai à l'époque pas relevé l'importance : l'annonce exigeait que je joigne une photo à l'envoi de mon CV.

Je fus très vite convoquée pour un entretien. Hérald ne devait assumer sa nouvelle situation qu'un mois plus tard ; je partis donc seule pour Farente. J'avais rendez-vous avec Semona Fjelld, la directrice de Za-ham. À mon arrivée, je sympathisai immédiatement avec la secrétaire, d'origine française. Puis, Semona vint me serrer chaleureusement la main, m'accueillit dans son bureau et m'invita à m'asseoir. Vêtue d'un tailleur gris, serré, très professionnel, elle devait avoir entre quarante et cinquante ans ; son port était droit et autoritaire ; ses cheveux châtain, striés de gris, étaient coiffés en chignon. De sa voix émanait une vitalité étonnante.

- D'après votre CV, commença-t-elle, vous êtes bien qualifiée pour le travail que nous proposons. Vous n'avez pourtant pas beaucoup d'expérience dans le domaine des jeux vidéo. Que pensez-vous des jeux en général ? Aimez-vous jouer vous-même ?

- J'ai participé au développement de quelques logiciels éducatifs. Il est clair pour moi que l'apprentissage se fait très efficacement à travers le jeu. Je ne joue pas très souvent car j'ai d'autres priorités, mais j'aime bien les jeux de société, par exemple. Ils apportent du plaisir et de la détente tout en étant une activité conviviale.

- Très bien. Que pensez-vous des jeux vidéo en particulier ?

- Il me semble qu'ils fonctionnent plutôt comme un moyen de se distraire et de s'évader, un peu comme la télévision mais en plus interactif. Je pense que ce besoin d'évasion est humain, mais je trouve dommage que cela se fasse à travers une machine ; nous ne prenons peut-être pas assez le temps de rêver ensemble.

- Oui, mais avec Internet, le jeu vidéo n'a plus besoin de se pratiquer en solitaire : bien que chacun se trouve physiquement chez soi devant un écran d'ordinateur, il peut y avoir beaucoup d'internautes présents simultanément dans l'univers du jeu. Il y a souvent une dynamique, un échange social important entre les joueurs. Que pensez-vous de ce phénomène ?

- Que les gens se côtoient sans se rencontrer physiquement ?

- Oui.

- Je pense que cela peut devenir un problème si l'on en abuse. Notre corps est fait pour bouger et ne se porte pas bien s'il reste constamment assis. Et aussi, nos sens sont faits pour interagir avec le monde physique. Bien entendu, c'est un progrès extraordinaire de pouvoir communiquer instantanément avec d'autres internautes, se situant parfois à des milliers de kilomètres ! Disons que cela ouvre des possibilités énormes, mais sans pour autant envoyer l'ancienne façon aux oubliettes.

Semona sourit, et c'est à cet instant que je perçus vraiment à quel point elle était séduisante. Je lui rendis spontanément son sourire.

- Vous savez, déclara-t-elle, vous me plaisez énormément. Vous êtes apte et intelligente ; vous semblez stable et équilibrée. De plus...

Elle fit une pause et me considéra longuement de ses yeux pétillants, des pieds à la tête. Je remuai un peu sur ma chaise, mal à l'aise. Me voyant rougir, ses yeux brillèrent encore plus, ce que je n'aurais pas cru possible.

- Nous sommes arrivées au point délicat de notre entretien. Il faut que vous sachiez qu'ici, nous formons une équipe très soudée. D'une manière particulière.

Elle s'interrompit à nouveau et, voyant mon air interrogateur, reprit :

- Nous travaillons étroitement et cela nous rend très efficaces. Les produits que nous développons sont un peu comme nos bébés, les fruits d'un effort commun, d'une dynamique de groupe bien focalisée. Ce qu'il y a de particulier chez nous, c'est que nous avons mis en place une méthode de travail qui, dans le cadre de cette collaboration extrêmement étroite, permet à la fois de résoudre les conflits internes et d'entretenir la motivation de chacun. Cela nous donne un surplus d'énergie, qui nous rend compétitifs. Pour cette raison, je recrute mes employés avec un soin particulier, et nous faisons toujours une période d'essai de deux mois avant de signer le contrat définitif.

- Je ne suis pas sûre de bien comprendre. Pouvez-vous me décrire cette méthode de travail ?

- Oui, j'y arrive, c'est bien cela qui est un peu délicat... Mais avant d'aller plus loin, je dois vous poser une question. Pardonnez-moi si je me montre indiscrète, il est important pour moi de savoir. Vous m'avez parlé de votre attitude face au jeu. Quelle est votre attitude face à la sexualité ?

- La sexualité ? Le sexe ?

- Oui.

Je m'étais préparée à beaucoup de questions bizarres pouvant être posées lors des entretiens d'embauche, mais là, je fus prise de court. Mon cerveau fonctionna à toute vitesse.

- Eh bien, c'est un peu comme ce dont je parlais avec le corps et les contacts sociaux... le sexe, d'après moi, c'est quelque chose dont on a besoin pour se sentir épanoui.

- Êtes-vous épanouie dans votre vie sexuelle ?

- Je ne sais pas... je suis mariée, donc j'ai... mais cela ne...

Je bafouillais, ne trouvant plus mes mots, terriblement gênée. Et dire que cela avait si bien commencé !

- Ne vous en faites pas, assura-t-elle, je ne vous juge pas. Pour moi, c'est bon, je vous prends volontiers pour une période d'essai. C'est à vous de décider si vous acceptez mon offre ou non, mais pour cela, je dois vous en préciser les conditions. Elles sont un peu spéciales, chez nous, d'où cette question sur la sexualité... mais assez tourné autour du pot. Voilà : dans notre entreprise, nous faisons l'amour les uns avec les autres.

Je restai interloquée.

- Tous les... employés ? articulai-je finalement.

- Tous, mais pas tout le temps. Voilà comme c'est organisé : le mercredi après-midi, nous avons une réunion. Pendant ces réunions, deux fois sur trois, nous discutons des questions importantes ayant trait aux activités de notre entreprise, et une fois toutes les trois semaines, nous prenons du plaisir ensemble.

Elle avait présenté cela de façon si naturelle que je ne doutai pas de ses propos. Ils ne me choquèrent même pas ; au lieu de cela, ma curiosité fut piquée.

- Comment se passent ces... réunions ?

- Oh, cela dépend. Parfois, des thèmes ou des schémas sont proposés, il y a quelques règles de base, mais en principe, chacun est libre de tout faire. C'est un vrai délice, je peux vous l'assurer ! Ce qu'il y a de bien avec ce concept, c'est que lorsqu'on est face à nos tâches, on les effectue sérieusement, il y a des règles de conduite très strictes, comme dans n'importe quel autre lieu de travail, ou même encore plus rigoureuses qu'ailleurs. Mais en même temps, nous nous côtoyons, hommes et femmes, et il y a toujours ce désir latent, et la perspective, le souvenir aussi, de moments érotiques passés ensemble ; cela nous donne une force créatrice sans pareille. Lorsque ces moments arrivent enfin, la situation, bien cadrée, est telle que nous nous relâchons complètement et nous laissons aller à réaliser nos phantasmes les plus fous. Cela nous apporte une intense satisfaction et nous rend aptes à reprendre le travail de plus belle pour les trois semaines suivantes.

- Depuis combien de temps cela dure-t-il ? Cet équilibre n'est-il pas fragile, étant donné la force des pulsions en jeu ?

- Ces pulsions ne sont pas plus fortes ici qu'ailleurs : quoi qu'on fasse, il y a ces désirs, qui nous tiraillent de l'intérieur lorsqu'ils sont refoulés, ou alors s'expriment sous une forme ou une autre. La différence, ici, c'est que nous structurons et canalisons cette énergie d'une façon bénéfique pour tout le monde. J'ai instauré ce concept en démarrant cette boîte il y a quatre ans. Cela marche à merveille. Mes employés sont heureux, et nos produits figurent parmi les plus innovateurs sur le marché.

- Les contacts sont-ils protégés ?

- Le préservatif, vous voulez dire ? Oh non, cela gâcherait l'ambiance. D'ailleurs, dans le pays où nous vivons, ce truc-là a quasiment disparu des m\oeurs. Vous passerez juste le contrôle sanitaire obligatoire tous les trois mois, comme chaque citoyen.

- Mais que se passe-t-il si les femmes tombent enceintes ?

- C'est leur entière responsabilité. Je déconseille fortement aux femmes mariées de parler de ces séances à leurs maris : si elles veulent un enfant, il vaut mieux qu'ils ignorent tout et qu'ils l'assument comme le leur. Et puis, les employées chez Za-ham ont droit à un congé payé supplémentaire de six mois en cas de grossesse, aux frais de la boîte. C'est un moyen d'encourager les femmes de qualité, comme vous, à rester chez nous.

Semona, une fois de plus, observa ma réaction. Elle devinait mon intérêt et elle s'en réjouissait. Je me sentais étrangement proche de cette femme, comme si nous nous comprenions par un biais mystérieux. Je réfléchis au caractère immoral de ce qu'elle me proposait : tromper mon mari régulièrement, avec pas moins de quatre hommes, et faire comme si de rien n'était. Après tout, me dis-je, je l'avais déjà trompé à deux reprises : une fois, très brièvement, lors du mariage d'une amie, en Espagne ; une autre fois, pendant une semaine entière, j'avais fréquenté un jeune amant, tandis qu'Hérald était en conférence en Norvège. Je ne lui en avais jamais soufflé mot. Et puis, me souvenant des beaux mecs dont j'avais aperçu les frimousses sur Internet, je sentis une pointe d'excitation. Il fallait que j'admette que l'idée de faire l'amour avec eux ne me déplaisait pas. Mes paroles sortirent toutes seules de ma bouche.

- Je veux bien faire deux mois d'essai, si cela ne m'engage à rien.

- Merveilleux ! Quand pouvez-vous commencer ? Pour nous, le plus vite sera le mieux.

- En principe, je peux commencer immédiatement, mais je devrai habiter à l'hôtel et il faut que j'en parle avec mon époux.

- Voyons... les deux semaines qui viennent, nous aurons des réunions de travail "sérieuses". Si vous pouvez commencer déjà ce lundi, vous aurez le temps de vous mettre dans le bain et de mieux connaître vos collègues. Pour l'hôtel, ne vous en faites pas, je demanderai à Anne-Marie de vous régler un supplément. Alors, c'est entendu ?

Philippe Mermod 2009-12-23